Economie & emploi

Emploi frontalier : le Grand Duché du Luxembourg en danger ?

Le syndicat luxembourgeois OGBL a fait le déplacement à Metz, le 23 mai 2022, afin d’évoquer le sujet de l’attractivité du Grand Duché vis-à-vis des travailleurs frontaliers français. Une attractivité qui ferait face au risque d’un alignement des planètes particulièrement dangereux côté contexte et enchaînements, au point d’écœurer tout bonnement les frontaliers de conserver ce statut envié pour ses revenus plus confortables qu’en France.

Même si l’OGBL a déjà été visible en Lorraine par le passé, l’organisation par ses soins de deux conférences de presse en un mois à Metz (une sur l’indice, l’autre la fiscalité française), c’est du jamais vu, et cela indique bien que la situation les inquiète au plus haut point, tant pour le Grand Duché de Luxembourg que pour les employés frontaliers que le syndicat défend.

Baisse du pouvoir d’achat en vue pour les frontaliers

Plusieurs éléments sont en ligne de mire de l’OGBL. Tout d’abord, l’entrée en application en 2023 de la nouvelle convention fiscale entre la France et le Luxembourg. Selon les représentants du syndicat « l’interprétation que fait le fisc français de la nouvelle convention fiscale entre la France et le Luxembourg, pourrait conduire à une double imposition des travailleurs frontaliers« .

30 à 50.000 frontaliers, surtout ceux dont le conjoint travaillerait en France, seraient concernés par des hausses d’impôts allant de 300€ à 7000€.

Christian SIMON-LACROIX, responsable frontaliers français au sein du syndicat luxembourgeois OGBL

Largement de quoi interpeller les candidats aux prochaines élections législatives françaises pour leur demander une fois élus de mettre la pression sur le gouvernement français… mais surtout largement de quoi faire réfléchir des frontaliers dont on a trop longtemps négligé, pour ne pas dire parfois méprisé, l’apport au dynamisme économique luxembourgeois autant qu’à celui de leur pays de résidence.

Pour en savoir plus, lisez l’article sur le risque de double imposition des frontaliers français sur notre édition Tout-Luxembourg, en cliquant ici.

A ce risque de hausse de la fiscalité s’ajoute la récente décision du gouvernement luxembourgeois de reporter de 08 mois l’une des indexations des salaires pour faire face à l’inflation galopante en Europe, conséquence notamment de la guerre en Ukraine. Une décision du gouvernement luxembourgeois qui parie sur une baisse de la surchauffe mais qui, pour le moment, ampute les frontaliers d’une partie de leur budget.

Car pendant ce temps, pour se déplacer vers et depuis le Luxembourg, la voiture reste le moyen le plus utilisé par les frontaliers, le rail ne pouvant, quoi qu’il arrive, pas absorber la totalité du flux. Avec un prix du carburant élevé sur la durée, ce sont plusieurs milliers d’euros que les frontaliers pourraient perdre rien qu’en 2022.

Conséquences du covid…

C’est à la lueur de la crise sanitaire que l’importance revêtue par la présence des frontaliers a été (re)mise en avant au Luxembourg. Désertant massivement les commerces luxembourgeois (restaurant, stations à essence, boutiques) pour être confinés ou rester en télétravail, ces derniers ont eu l’occasion de comparer la vie avec et celle pleine du stress quotidien, notamment lié au transit, qui caractérise le travail frontalier, l’occasion aussi (d’avoir eu le temps) de remettre en cause ce choix de vie et de faire des calculs.

Or, parmi les planètes qui s’alignent en ce moment, le retour de l’organisation du travail « à la normale » (fin des mesures de souplesse pour le télétravail en juin 2022) alors qu’aucun dispositif transitoire n’est prévu, ni même de hausse pérenne du nombre de jours de télétravail autorisés, va provoquer un retour massif sur les routes et dans les trains. Un choc déjà vécu par celles et ceux qui sont déjà revenus au travail, et qui a déjà provoqué un changement de mentalité pour certains frontaliers dans la considération de la qualité de vie.

…et de l’immobilisme politique

Il y a 30 ans, les projections de développement de l’emploi frontalier vers le Grand Duché était claires, la certitude de la saturation des axes routiers aussi, le manque de densité ferroviaire également. Depuis 30 ans, on connaissait les problèmes, on connaissait les dates de leur survenance, on connaissait le nombre de « victimes ».

Les politiques des deux côtés de la frontière, sensés prendre en compte ces données pour anticiper et améliorer les conditions de vie (sans parler des conséquences écologiques) liées à ce transit n’ont pour ainsi dire quasiment rien fait pour les frontaliers. Être frontalier c’était « le prix à payer pour mieux gagner sa vie » pour les uns, « la solution pour éviter un marasme économique post-industriel en Lorraine » pour les autres.

« On allait pas en plus leur faciliter la tâche », même si leur pouvoir d’achat irriguait les tiroirs-caisse de toute la région. « On allait pas payer des infrastructures en France pour les faire venir », même si leurs cotisations et leurs impôts participaient au confort de vie élevé du Luxembourg autant qu’à son insolente position dans les classements entre pays.

30 ans après donc, l’importance des mobilités et de leur corollaire environnemental éclate à la figure des responsables politiques. Certains sont encore en activité, d’autres sont retraités. Une problématique qu’il est impossible de traiter dans l’urgence (ie. on parle d’une A31 bis entre 2030 et 2040), mais qui touche, chaque matin et chaque soir, plus de 100.000 citoyens frontaliers.

Un Luxembourg fragile ?

Mais c’est le Grand Duché du Luxembourg qui pourrait, en définitive, payer le prix fort de cet alignement de planète, s’il se renforce et s’il se confirme. Car le dynamisme de ce pays repose justement sur la présence toujours plus importante des frontaliers, sauf en cas de crise, où leurs indemnités sont alors payées par leur pays de résidence.

Si la machine bien huilée de l’emploi frontalier se détraque, c’est toute une partie du modèle économique luxembourgeois qui va trinquer. Et l’OGBL ne s’y est pas trompée en franchissant la frontière pour appeler à manifester dans le pays voisin lorsqu’elle liste les problèmes :

Hausse des impôts ou double-imposition, gel de l’indexation des salaires, inflation, mobilités castratrices sans espoir d’amélioration à court terme, impact du covid et de la fin du du télétravail sur les mentalités, marchés du travail en tension et donc disponibilité d’un choix d’emplois de proximité en Lorraine….

La baisse du pouvoir d’achat allié au besoin grandissant de qualité de vie forment un mélange détonnant qui pourrait, en plus de faire revenir en masse des frontaliers en France, limiter l’envie pour « les nouveaux » de se rendre au Luxembourg pour travailler. Ce serait donc toute la chaîne d’attractivité du Grand Duché qui s’en verrait durablement affectée, alors que son économie pourrait se retrouver en partie grippée par le phénomène. Qu’adviendra-t-il alors de l’économie des départements frontaliers, interdépendante de la santé de celle du Luxembourg ?

On rappellera en conclusion, que l’effectif français compte pour 50% des travailleurs frontaliers au Grand Duché, et pour 22% de la masse salariale globale du pays à lui tout seul.

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