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Les collectivités face à l’inconnu, la légitimité des municipales, Legouest conforté… Entretien exclusif avec Jean-luc BOHL

L’épidémie de coronavirus met les citoyens à l’épreuve. Les collectivités, à la manœuvre toute l’année pour gérer les services publics, font elles-aussi face à l’inconnu d’une situation inédite, qui les force à poursuivre leur mission malgré tout, à anticiper les écueils d’une réalité incontournable, mais aussi à regarder les opportunités que cela crée. Entretien exclusif avec Jean-Luc BOHL, Maire fraîchement réélu de Montigny les Metz, et Président de Metz Métropole.


Jean-Luc BOHL – photo d’archive

Mardi 17 mars 2020, il est 14h30. La France en général, et Metz Métropole en particulier, sont entrées en phase de confinement moins de 48h après le 1er tour des élections municipales.

C’est donc par téléphone que Jean-Luc BOHL répond à nos questions. Les sujets sont nombreux, certains ouvrent des champs encore inexplorés par la collectivité, et imprévus par le fonctionnement des institutions.

Le temps est comme suspendu, mais les rouages essentiels des collectivités doivent fonctionner malgré tout, trouver « un passage légal » en attendant les réponses d’un gouvernement qu’on sait assaillis de milliers de questions. Entre les citoyens et l’Etat, Metz Métropole en prend sa part.

Avis sur la gestion de la situation par l’Etat, transports en commun, tourisme, développement économique, action quotidienne et plan de continuité des collectivités, élections municipales, le cas de l’hôpital Legouest, les craintes principales à ce stade… Jean-Luc BOHL fait le point.

La gestion de la situation par l’Etat

TM : à votre avis, cette situation de crise inédite a-t-elle été bien gérée par le gouvernement ? Et en particulier en ce qui concerne la mise en confinement que certains considèrent comme trop tardive ?

JLB : des mesures ont été prises de façon graduelle au fur et à mesure que l’Etat comprenait l’évolution de la situation, et apprenait des autres Etats confrontés aux évolutions de cette même crise, tout en écoutant l’avis de ses propres scientifiques et en tenant compte d’une population qui n’était forcément pas préparée. C’est un exercice compliqué pour une situation sans précédent dont le gouvernement s’est plutôt bien sorti.

En ce qui concerne la mesure de confinement, qui a été décidée en 4 jours entre les deux discours du Président, puis mise en place en moins de 24h, il fallait aussi que les choses se fassent par paliers, permettre d’expliquer et de créer les conditions d’une prise de conscience des citoyens de l’importance de la crise, sans laquelle l’Etat aurait pu créer une situation de panique dans tout le pays si l’application d’un confinement total avec l’armée dans les rues s’était faite du jour au lendemain, le risque de propagation aurait alors été augmenté.

L’Etat a clairement été à la hauteur des enjeux en évitant avec succès que la situation ne dégénère. Maintenant, il faut que les citoyens respectent les règles mises en place pour les protéger et conçues pour sortir de la crise le plus rapidement possible.

Transports en commun, tourisme, développement économique à Metz Métropole

TM : Jean-Luc BOHL, n’est-il pas dangereux de laisser les transport en commun en activité alors que la distanciation sociale est la nouvelle règle ?

JLB : l’Etat a demandé le maintien des transports en commun afin de permettre aux personnes qui travaillent ou qui doivent sortit et qui n’ont pas de véhicule de se déplacer, nous appliquons donc la règle. Nous avons d’emblée travaillé avec les instances syndicales pour écouter les demandes et protéger les personnels, qui sont en première ligne à ce niveau. Par exemple, un « kit pandémie » a été fourni à chaque conducteur, avec du gel hydroalcoolique, un masque, des lingettes, etc… de quoi maintenir une hygiène acceptable à bord des bus et d’éviter les soucis au maximum.

Dans le même temps nous relayons et faisons relayer les messages pour que tout rassemblement et tout déplacement soient évités dans la mesure où ils ne sont pas indispensables. S’il y a moins de passager, la distanciation et les risques seront vraiment moindres. On espère que les choses vont se réguler d’elles-même.

[NDLR] le réseau LE MET’, délégataire des transports publics pour Metz Métropole, a pris des mesures pour assurer la continuité du service public, tout en protégeant ses salariés et clients. Depuis le 18 mars, les horaires seront adaptés : du lundi au samedi, toutes les lignes du réseau circuleront selon les horaires du samedi. Les conducteurs ne vendant plus de titres de transport à bord des bus , les achats se font sur la boutique en ligne, sur les distributeurs aux arrêts, et en dernier lieu, auprès des dépositaires.

TM : Metz Métropole est, entre autres missions, en charge du développement économique et du tourisme. La situation est-elle grave, et la saison touristique sera-t-elle annulée ?

JLB : Il est trop tôt pour le savoir et pour en évaluer l’ampleur, tout dépendra de l’évolution de la situation, de la courbe d’infection et du moment où il sera décidé de revenir progressivement à une situation normale, la santé étant la première des priorités. Pour le moment, mis à part les événements proches, la saison touristique n’est pas annulée, mais on est tout de même dans l’inconnu.

Au niveau du tourisme comme de l’économie, c’est tout le pays, et même le monde entier qui est touché de la même manière. L’Etat, la Région étudient et mettent en place des dispositifs de sauvegarde pour les entreprises et l’emploi [NDLR : entre temps le Conseil Département de la Moselle a également pris une initiative, à lire en cliquant ici], de son côté Metz Métropole dispose d’un outil qui fonctionne à plein régime : son agence de développement économique et de tourisme Inspire Metz.

L’agence est l’interface avec le tissu économique. Elle garde le contact, informe, prend le poul et disposera au redémarrage d’une connaissance de la situation des acteurs économiques aussi précise que possible pour apporter le soutien nécessaire, et connecter les chefs d’entreprises avec les différentes aides qui seront mises en place pour eux.

Action quotidienne des collectivités et élections municipales

TM : Comment la collectivité Metz Métropole fait-elle face à la situation pour ses missions du quotidien à destination des habitants, et quelles sont les difficultés rencontrées ?

JLB : les agents de Metz Métropole sont au maximum passés au télétravail, sauf celles et ceux dont les tâches impliquent nécessairement d’être présents sur leur lieu de travail, pour lesquels une attention particulière est porté en termes de santé et de sécurité, il y a la gestion des ordures ménagères par exemple, qu’il faut maintenir à niveau. Toutes et tous ont immédiatement montré leur implication et leur abnégation pour rester au service des habitants, ils poursuivent donc, et font un travail formidable au vu de la situation. Il en est de même pour les élus d’ailleurs.

Pour ce qui est de la gestion du quotidien, effectivement, certaines situations sont complexes et nous ne voulons pas faire d’erreur. Prenons par exemple le cas des permis de construire : il nous est impossible en l’état de poursuivre au même rythme, faut-il tout arrêter, faire des choix, émettre des priorités, sur quels critères, etc ? La situation redémarrera après la crise, l’idée est de trouver le meilleur moyen de lisser la situation pour maintenir un niveau acceptable dans un cadre très contraint. Nous sommes conscients qu’il n’y a pas de solution miracle, ni de réponse parfaite.

TM : le 1er tour des élections municipales est passé, une partie des maires de Metz Métropole (dont vous à Montigny) a déjà été élue. Sont-ils légitimes ? Comment cela va-t-il se passer, faudra-t-il tout revoter ?

JLB : Je rappelle que nous sommes dans une situation inédite. Mais une première chose déjà, c’est que les maires qui ont été élus l’ont été démocratiquement, avec une abstention importante certes, mais qui s’est forcément répartie à l’échelle de chaque candidat. Annuler le 1er tour pour toutes les communes, sans même prendre en compte le coût de l’opération qui est secondaire même s’il est important, c’est nier l’avis des citoyens qui se sont déplacés en masse partout en France et se sont exprimés dans les urnes. En France, 30.000 communes ont ainsi désigné leur future équipe municipale, il en reste 6000 qui sont en attente du 2nd tour.

J’ai consulté le Préfet à ce sujet, l’Etat travaille, mais il est pris d’assaut par de nombreuses questions. Pour ce qui est des communes, les listes élues vont devoir gérer l’installation de leur conseil municipal d’ici à la fin de la semaine, c’est la loi, elle peut s’appliquer malgré la situation. A Montigny-lès-Metz, nous ferons cela samedi 21 mars, en mettant en place les conditions de distanciation sanitaire nécessaires.

TM : le poids et les missions de la métropole sont très importants pour le quotidien des habitants. Comment la collectivité va-t-elle être gérée dans ce contexte ?

JLB : Au niveau de la Métropole, nous sommes en face d’une situation qui n’est pas prévue par le code électoral, alors on s’adapte car il faut que la collectivité soit au travail. Ce qui se dessine, c’est que nous élirons, sur la base des résultats des élections municipales validés, un bureau et une présidence provisoire en attendant les résultats du second tour prévus actuellement au mois de juin. Les communes qui n’ont pas encore d’équipe municipale élue n’y seront pas représentées, et la gouvernance temporaire gérera uniquement les affaires courantes.

Après le second tour des municipales, l’instance temporaire sera dissoute, et un nouveau vote sera organisé pour définir le bureau et les délégations définitives qui conduiront Metz Métropole pour le mandat à venir. J’ai pris contact avec les équipes municipales fraîchement élues, toutes ont parfaitement conscience de l’importance de la continuité des services, autant que l’importance de la Métropole elle-même, dont le rôle en tant que collectivité est majeur.

La position de l’Etat sur l’hôpital Legouest pourrait être revue

TM : l’hôpital des armées Legouest, dont la substance a peu à peu été vidée par les gouvernements successifs depuis N. Sarkozy, était récemment sous les feux de l’actualité, avec un discours rassurant de la ministre en charge, mais aussi des craintes fondées de le voir disparaître dans un futur assez proche. L’épidémie de coronavirus peut-elle changer la donne selon vous ?

JLB : une chose est sûre, c’est que cette crise sanitaire nous oblige, nous allons tous devoir nous réinterroger sur un ensemble de pratiques : la place du développement durable, les déplacements, les déchets, la place de l’Europe, la dépendance de la production pour des produits et des molécules stratégiques, nos relations interpersonnelles, les solidarités, et donc aussi sur la place de la santé et son évolution. Sur ce sujet entre autres, une certaine ligne s’est dessinée dans le premier discours du Président de la République jeudi dernier.

J’ai bon espoir pour l’hôpital Legouest, que sa conservation soit confortée, que sa place tant au niveau du support pour les militaires blessés en opération, que pour sa complémentarité avec le CHR, sa proximité du centre ville, ses liens avec les urgences, le nombre de lits disponibles, la qualité de ses personnels… soit reconnue à un niveau totalement différent, redécouverte, que son rôle charnière soit perçu différemment.

Les craintes principales à ce stade de la situation

TM : Avez-vous des craintes particulières, mises à part celles liées à la durée de la période de l’épidémie ?

JLB : franchement, ma plus grande crainte pour le moment, c’est de voir apparaître du relâchement dans les comportements sanitaires adoptés pour se protéger, pour protéger les autres. L’effort est en cours, on va s’habituer, mais il faudra savoir durer, ne pas baisser la garde, sous peine de voir la situation se prolonger et s’aggraver. Cela sera déjà suffisamment difficile comme cela de tous s’en relever, pour les familles touchées par des décès, pour les entreprises.

La situation n’est pas facile, nous sommes plus ou moins tous logés à la même enseigne, en tout cas pour ceux qui ne sont pas ou peu exposés, et notre devoir c’est de limiter de façon drastique nos sorties et déplacements, de rester chez soi et de ne fréquenter personne en dehors, pour permettre une inversion la plus rapide possible de la courbe de l’épidémie, et soulager les services de santé qui font un travail exceptionnel, dans des conditions extrêmement dures.

J’espère par contre que pour ce que nous voyons se créer en ce moment, les nouvelles solidarités, les nouveaux services qui s’imaginent, nous saurons les traduire et développer les outils pour les intégrer dans la vie courante, dans les mentalités des citoyens et des élus, qui auront tous en commun vécu et compris une crise majeure, trouvé des solutions humainement bien plus intéressantes qu’avant pour y faire face, des solutions utilisables tous les jours même en temps normal.

La rue Serpenoise à Metz, quasiment vide, l’après-midi du 18 mars 2020

Propos recueillis par Frédéric Schnur le 17 mars 2020

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